Facturer sur Word ou Excel : est-ce légal, et jusqu'à quand

Par Équipe Bivalt · 21 août 2026

Une recherche rapide sur le sujet donne des réponses contradictoires : obligatoire depuis 2018, interdit en 2026, interdit en 2027, amende de 7 500 €. Ces affirmations ne peuvent pas être vraies en même temps.

Une précision de méthode s'impose avant d'entrer dans le détail : la quasi-totalité des contenus publiés sur cette question le sont par des éditeurs de logiciels de facturation. Cela ne les rend pas faux, mais explique la tonalité générale. Nous sommes dans le même cas, et c'est précisément pourquoi cet article s'en tient au texte.

Aucun texte n'impose un logiciel de facturation

Il n'existe, à ce jour, aucune disposition obligeant une entreprise à utiliser un logiciel de facturation. Vous pouvez établir vos factures sur Word, sur Excel, sur un carnet à souche, à la main.

Ce que la loi impose, c'est le contenu de la facture : les mentions obligatoires, une numérotation chronologique et continue, la conservation du document. Le support par lequel vous y parvenez ne l'intéresse pas.

La checklist des mentions obligatoires reste donc la seule contrainte de fond aujourd'hui, quel que soit l'outil.

Le carnet à souche mérite une mention à part, parce qu'il reste très utilisé sur les petits chantiers. Il n'a rien d'illégal. Il présente même un avantage que le tableur n'a pas : la numérotation y est pré-imprimée, donc ni doublon ni trou possible. Ses limites sont ailleurs, dans le calcul manuel de la TVA et dans la difficulté à retrouver un document trois ans plus tard.

D'où vient l'idée que ce serait obligatoire depuis 2018

De la loi anti-fraude à la TVA, et d'un contresens largement répandu.

Cette loi prévoit que les assujettis qui enregistrent les paiements de leurs clients au moyen d'un logiciel ou système de caisse doivent utiliser un matériel sécurisé et certifié. L'amende de 7 500 € par logiciel non conforme, prévue à l'article 1770 duodecies du CGI, sanctionne l'usage d'un logiciel de caisse non certifié. La procédure prévoit un procès-verbal, puis un délai de soixante jours pour se mettre en conformité, faute de quoi une nouvelle amende du même montant peut s'appliquer.

La conditionnelle change tout. L'obligation ne dit pas « vous devez avoir un logiciel ». Elle dit « si vous en avez un qui enregistre des paiements, il doit être certifié ». Un artisan qui n'utilise aucun logiciel de caisse n'entre pas dans le champ.

Cette nuance disparaît dans beaucoup de contenus, qui transforment une obligation conditionnelle en obligation générale, et une amende sur les logiciels de caisse en amende sur l'absence de logiciel.

Ce qui change réellement, et à quelle date

Ici, il faut distinguer selon le destinataire de la facture.

Vos factures à des clients professionnels. À partir du 1er septembre 2027 pour les PME, TPE et micro-entreprises, elles devront être émises dans un format structuré et transiter par une plateforme agréée. Un fichier Word, un tableur Excel ou un PDF classique ne répondent pas à cette exigence : ce sont des documents mis en page pour l'œil humain, pas des fichiers lisibles par une machine.

Sur ce point précis, les sources convergent, et c'est établi. Ce n'est pas Excel qui est interdit, c'est le format produit qui ne correspond plus à ce qui est demandé.

Vos factures à des particuliers. Elles ne relèvent pas de la facturation électronique. Vous pouvez continuer à leur remettre un document Word, un PDF, une facture papier, sans limite de date. Ce qui vous incombe, c'est la transmission des données à l'administration, traitée dans l'article sur la facturation électronique et les clients particuliers.

La réception, dès le 1er septembre 2026. Celle-ci ne dépend pas de votre outil de facturation mais de votre raccordement à une plateforme. Vous pouvez très bien continuer à établir vos factures sur Excel et être raccordé à une plateforme pour recevoir celles de vos fournisseurs. Les deux sujets sont indépendants.

Vos devis ne sont pas concernés. La réforme porte sur les factures. Un devis établi sur Word reste parfaitement valable, avant comme après 2027, y compris pour un client professionnel. Il conserve en revanche son obligation de conservation, sur laquelle nous revenons plus bas.

Attention aux dates annoncées

Un nombre important de contenus annoncent que Word et Excel deviennent non conformes au 1er septembre 2026. Pour un artisan, une TPE ou une micro-entreprise, c'est inexact : l'échéance d'émission est le 1er septembre 2027.

Le 1er septembre 2026 concerne la réception pour tous, et l'émission pour les seules grandes entreprises et ETI. Confondre les deux fait perdre un an de visibilité à des gens qui prennent des décisions d'équipement.

Le calendrier détaillé figure dans le guide de la facturation électronique.

Le point sur lequel les sources divergent

Une question reste ouverte : existera-t-il un moyen gratuit d'émettre une facture électronique sans logiciel payant.

Certaines sources affirment que le Portail Public de Facturation permettra d'émettre et de recevoir gratuitement. D'autres rappellent que le PPF a été recentré sur des fonctions d'annuaire et de concentrateur de données, et que les flux passent par des plateformes agréées.

Nous ne tranchons pas. Ce que l'on peut dire avec certitude : plusieurs plateformes agréées proposent des offres gratuites ou à très bas prix pour les petits volumes, et le marché est concurrentiel. L'idée qu'il faudrait nécessairement souscrire un abonnement coûteux ne correspond pas à ce que l'on observe.

Les critères de sélection sont détaillés dans l'article sur le choix d'une plateforme agréée.

La conservation, l'obligation que le tableur remplit mal

C'est le sujet le plus souvent oublié, et il s'applique dès aujourd'hui.

Deux textes se superposent. L'article L. 123-22 du Code de commerce impose de conserver les documents comptables et les pièces justificatives pendant dix ans, à compter de la clôture de l'exercice et non de la date de la facture. L'article L. 102 B du Livre des procédures fiscales fixe six ans pour les documents sur lesquels s'exerce le droit de contrôle de l'administration.

Les deux obligations coexistent. En pratique, on retient la plus longue : dix ans. Une facture de mars 2026, rattachée à un exercice clos le 31 décembre 2026, se conserve donc jusqu'au 31 décembre 2036 au minimum.

Cette obligation vise les factures émises comme reçues, et s'étend aux devis, bons de commande et bons de livraison. Elle s'applique aux micro-entrepreneurs comme aux autres, malgré leur comptabilité simplifiée.

Signalons au passage une erreur trouvée dans plusieurs contenus, qui inversent les deux articles en attribuant les six ans au Code de commerce et les dix ans au Livre des procédures fiscales. Le texte de l'article L. 123-22 est explicite sur les dix ans.

Un dossier de fichiers Excel sur un disque dur remplit l'obligation de conserver, mais mal celle de démontrer que rien n'a bougé. La conservation exige de garantir l'authenticité de l'origine, l'intégrité du contenu et la lisibilité pendant toute la durée. Un fichier modifiable stocké sans horodatage ne prouve aucun de ces trois points.

Les deux autres faiblesses d'un tableur

Indépendamment de la réforme, deux risques concrets méritent d'être connus, parce qu'ils se matérialisent en contrôle et pas dans un an.

La numérotation. Un classeur ne bloque pas un doublon et ne signale pas un trou dans la séquence. La numérotation chronologique et continue est une obligation, et c'est l'un des premiers points examinés en cas de contrôle. La façon de rattraper une séquence abîmée est traitée dans l'article sur les erreurs de numérotation.

L'intégrité. Un fichier Excel reste modifiable après émission. Rien n'empêche matériellement de rouvrir une facture partie chez un client et d'en changer le montant. Ce n'est pas illégal en soi, mais cela vous prive de la capacité de démontrer que le document n'a pas bougé.

Ces deux points sont réels. Ils ne justifient pas la panique que l'on lit parfois, mais ils expliquent pourquoi un tableur devient inconfortable au-delà d'un certain volume.

Le cas mixte, très fréquent chez les artisans

Un artisan qui travaille à 90 % pour des particuliers et à 10 % pour des syndics ou des entreprises générales se demande légitimement s'il doit tout changer pour une poignée de factures par an.

Techniquement, rien n'interdit de conserver deux circuits : le document habituel pour les particuliers, une solution conforme pour les rares factures professionnelles. Dans les faits, maintenir deux méthodes de numérotation pour une même entreprise est risqué, puisque la séquence chronologique doit rester unique et continue sur l'ensemble des factures émises.

Si vous facturez ne serait-ce qu'occasionnellement des professionnels, la solution la plus sûre à horizon 2027 est un circuit unique. La question n'est pas urgente aujourd'hui, mais elle mérite d'être posée avant de bâtir un système à deux vitesses.

Que faire de l'historique en cas de changement d'outil

Une inquiétude revient chez ceux qui hésitent : perdre plusieurs années de factures en changeant de méthode.

L'obligation de conservation porte sur le document tel qu'il a été établi. Vos anciennes factures Excel ou papier restent valables et doivent être conservées jusqu'au terme des dix ans, indépendamment de l'outil que vous utiliserez ensuite. Vous n'avez rien à convertir, rien à reconstituer.

En revanche, la numérotation doit se poursuivre sans rupture. Si votre dernière facture porte le numéro 2026-047, la première émise dans le nouvel outil doit porter le numéro 2026-048. C'est le seul point de vigilance réel d'une migration.

Ce que vous pouvez faire, dans l'ordre

Aujourd'hui. Rien ne vous oblige à changer d'outil. Si vos factures portent toutes les mentions obligatoires et que votre numérotation est propre, vous êtes en règle.

Avant le 1er septembre 2026. Choisir une plateforme agréée et vous y raccorder, pour la réception. C'est la seule échéance immédiate, et elle n'a rien à voir avec la façon dont vous établissez vos factures.

D'ici le 1er septembre 2027, si vous facturez des professionnels. Vous devrez émettre au format structuré. Vous avez un an pour choisir, tester et migrer sans précipitation.

Jamais, si vous ne facturez que des particuliers. Votre document reste ce qu'il est. Seule la transmission des données vous concerne.

Une dernière remarque sur la méthode. Quand vous lisez un contenu sur ce sujet, regardez qui l'écrit et vérifiez les dates annoncées contre le calendrier officiel. Sur cette question précise, la confusion entre 2026 et 2027, et entre obligation d'émission et obligation de réception, est massive, y compris chez des acteurs sérieux.

Un outil qui produit un format structuré et se raccorde à une plateforme retire la question de l'équation, mais il n'y a pas d'urgence à trancher aujourd'hui pour une échéance qui court jusqu'à septembre 2027.